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La salle des boiseries
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Dans l’histoire architecturale des bibliothèques, la formule de la galerie, à parois tapissées de livres, caractérise l’époque classique. […] Ce sont toujours les murs qui servent de support aux rayonnages à livres. […] Il existe, en France un exemple de rayonnages à livres du XVIIIe siècle qui, dans leur état actuel, paraissent comparables au « stall-system » :
ce sont les magnifiques boiseries de la bibliothèque monastique de Moyenmoutier dans les Vosges. […] »
André Masson, Inspecteur général des bibliothèques de France. - "Deux bibliothèques du XVIIIe siècle de plan exceptionnel : Moyenmoutier et Cambrai". Paris : Bulletin des bibliothèques de France, n°7, juillet 1964
Et le visiteur qui, aujourd’hui, franchit la porte de la bmi est à la fois surpris par l’espace intérieur et la luminosité du bâtiment et par la vitre qui attire son œil et guide ses pas vers la crypte… Car il s’agit bien d’une crypte qui abrite, aujourd’hui les précieuses boiseries.
Le concept architecturalLauréat du concours d’architectes programmé par la Communauté de communes d’Épinal-Golbey en 2005, l’agence Chabanne & partenaires a conçu son projet autour de la salle des boiseries.
« Les espaces s’organisent autour de cet écrin. Un bâtiment dans le bâtiment que tout visiteur rencontrera lors de son parcours dans l’établissement. Une réconciliation voulue entre mémoire et modernité. »
Jean Chabanne. - Bmi : alliance de la littérature et de l’image d’Épinal. 2005
Mais avant de trouver leur place au cœur de la bmi, avant de reposer en cette salle où tout un chacun les admire, avant d’être, à nouveau, cette salle de lecture où le visiteur peut, durant quelques heures, prendre appui sur un pupitre pour feuilleter un des livres anciens sur lesquels elles veillent, les boiseries ont connu plusieurs déménagements, plusieurs démontages, plusieurs remontages.
1765 : une année de reconstructionAu milieu du XVIIIe siècle, Dom Barrois, abbé de l’abbaye de Moyenmoutier, entreprend la reconstruction de cet édifice selon les plans de l’architecte Ambroise Pierson de Senones. La nouvelle bibliothèque est créée au premier étage de l’aile Est et se présente comme une salle de fort belles dimensions : 35 m de long, 14 m de large, plus de 4m de hauteur. Les murs de refend sont habillés de meubles de rangement en chêne formant ainsi des cabinets de lecture organisés de manière thématique et desservis par une allée centrale. La grandeur de la salle répond à l’importance des collections ; cette nouvelle édification symbolise toute l’affirmation de la bibliothèque comme magnifique lieu de production, de conservation et de transmission du savoir.
Néanmoins, aujourd’hui une question est-elle encore posée : les boiseries datent-elles de cette époque de reconstruction ou bien ont-elles été construites au début du XVIIIe siècle ? Leur décor ferait pencher pour la seconde hypothèse.
Que l’une ou l’autre des hypothèses soit confirmée, la bibliothèque ainsi est inscrite dans l’histoire comme appartenant à un centre intellectuel d’importance et fort ancien.
Au IXe siècle, dans la vallée du RabodeauL’abbaye de Moyenmoutier, une de plus importantes de l’ordre des Bénédictins, doit son appellation à sa situation géographique. Moyenmoutier, dont le nom signifie le monastère du milieu, située entre Étival et Senones est l’une des abbayes qui composent la « Croix sacrée de Lorraine », le cœur de cette croix mystique. Si l’abbaye fut fondée en 670, la présence de la bibliothèque est attestée dès 950. A cette époque, la bibliothèque rassemble principalement les ouvrages nécessaires à l’étude des textes sacrés. Victime d’un incendie en 1252, la bibliothèque connaitra, au XVIIe siècle un essor remarquable, sous l’impulsion de Dom Hyacinthe Alliot avec la création d’académies. Au sein de ces institutions, les religieux mettent en commun leurs recherches et leurs connaissances. L'éventail des savoirs est élargi à toutes les disciplines : théologie, histoire, droit, archéologie, médecine… La bibliothèque, qui les rassemble, devient nécessaire.
« Tous les livres qui en vaudront la peine »C’est en ces termes que Dom Humbert Belhomme, abbé de Moyenmoutier, s’adresse à Dom Augustin Calmet, en 1710 : « Je désire que nous continuions à former notre bibliothèque selon le plan que nous nous sommes proposés, qui est d’avoir tous les auteurs originaux grecs et latins, toutes les nouvelles éditions de Paris et tous les nouveaux livres qui en vaudront la peine. » Ensemble, les deux religieux vont constituer une exceptionnelle collection de livres ; il s’agit, en effet, d’une collection structurée, selon un classement thématique, dont l’importance va bientôt poser problème en terme de place. En 1763, le jurisconsulte Thibault, atteste qu’elle est l’une des plus considérables et des plus curieuses d’Europe. Sous l’abbatiat de Dom Barrois, la construction de la bibliothèque est décidée ; les boiseries, ouvrages aux volutes et torsades de chêne, prennent place dans la nouvelle bibliothèque… à la veille de la Révolution.
Confiscations révolutionnaires et acheminement vers ÉpinalA partir de novembre 1789, les biens du clergé sont confisqués afin d’être rendus à la Nation. Parmi ces biens, figurent, en premier plan, les bibliothèques ; le livre est le symbole du savoir alors détenu par les religieux et par la noblesse. La bibliothèque de l’abbaye de Moyenmoutier est alors saisie et il faut souligner ce particularisme : ce sont les livres et les meubles qui sont objet des saisies et qui seront acheminés vers Épinal où se situe l’École centrale. Mais il faudra, pour cela, patienter quelques années. En cette époque, riche en décrets et contre décrets, le devenir de la bibliothèque ne pouvait être rapidement réglé.
De plus, en raison de leur importance matérielle, les boiseries ne peuvent être implantées aussi facilement dans un bâtiment spinalien. Il faut, en effet, trouver un espace, appelé à devenir la bibliothèque publique de la ville, qui puisse accueillir ces meubles aussi gigantesques que prestigieux. La consultation des archives enseigne que trouver cet espace ne fut pas opération facile et que les boiseries semblaient quelque peu créer de l’embarras à tous !
En juin 1824, le Maire d’Épinal ordonne au maître menuisier, Jean-Baptiste Thomas de se rendre à Moyenmoutier avec le « sieur Oudot afin de démonter avec précaution toutes les boiseries composant la bibliothèque de la ci-devant Abbaye de Moyenmoutier, qui appartient à la ville. Numéroter toute cette boiserie par cabinet, séparément. Les charger. » Durant vingt-quatre jours, avec l’aide de neufs ouvriers, les deux hommes vont préparer ce premier déménagement… qui coutera à la Ville plus de 1 100 F. Le remontage sera achevé en mai 1825, après avoir fait subir aux boiseries des adaptations rendues nécessaires par le nouvel espace qui doit les recevoir.
Un siècle plus tard… au début du XXe siècleEn 1902, lorsque la Ville d’Épinal acquiert la Maison romaine, elle sait que cette villa, pour aussi baroque soit-elle, peut abriter la bibliothèque municipale devenue trop à l’étroit dans ses précédents locaux. Elle sait aussi que la partie inachevée de la construction peut recevoir les « meubles de la bibliothèque actuelle », à savoir les boiseries. Et c’est donc un nouveau déménagement, de nouvelles adaptations parmi lesquelles on notera les parties de corniches réalisées en carton pierre.
Dès lors, les boiseries présentent des pièces d’origine recomposées, complétées au fil des démontages et remontages liés aux déménagements et à l’adaptation aux nouvelles pièces.
Le 5 août 1994, le Ministre de la Culture et de la Francophonie procède par arrêté au classement de la « bibliothèque, chêne, carton pierre, XVIIIe siècle, retouches au XIXe siècle ».
En raison de ce classement, les opérations de restauration, démontage et remontage réalisées dans le cadre de la construction de la bmi ont été conduites par l’architecte en chef des monuments historiques, Pierre Bortolussi, et réalisées par les Ateliers Jean-Baptiste Chapuis, entreprise sélectionnée par appel d’offres.
Un siècle plus tard… au début du XXIe siècleLe 15 septembre 2008, les équipes des Ateliers Jean-Baptiste Chapuis commencent le démontage des boiseries dans la Maison romaine. Répertoriées, emballées, chargées dans les camions, une nouvelle fois, les boiseries prennent cette fois le chemin de la Bretagne pour connaître une opération de restauration. Le mardi 17 février 2009, les premières caisses contenant les boiseries restaurées font leur entrée dans le hall de la bmi…
Analyse des bois et matériaux, repérage et description des motifs, sculpture de pilastres, restauration des éléments en carton pierre, retrait des vernis, remplacement des crémaillères par des tasseaux… durant six mois, six ouvriers travailleront à cette tache qui aura pour objet de restaurer les boiseries tout en les préparant à leur nouvel espace d’accueil… la crypte de la bmi.
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